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René TROCHET
26 décembre 2013
"Un hiver en Bretagne"

"Un hiver en Bretagne"

Franchement, dites-moi, qui, aujourd’hui, qui peut encore s’intéresser à un bouquin pareil ? Un bouquin qui ne raconte rien mais égrène au fil de ses 192 pages des noms bretons que seul l’auteur connaît, des noms d’anciens habitants de la région de Paimpol exclusivement, qu’il nous fourgue et donne à retenir comme s’ils étaient des héros de légende, des héros plutôt bien vivants peut-être, pendant un temps, mais le temps d’avant le mien. Le temps d’autrefois, perdu dans les brumes de la Manche car aujourd’hui les temps ont quand même un petit peu

ou même beaucoup changé…..

…..Voilà ce que j’aurais pu écrire si j’avais arrêté ma lecture après une trentaine de pages.

Car m’arrivent sans prévenir et me fouettent le visage, se jettent sur moi à m’en terrasser, les bourrasques qu’affrontent les goémoniers aux visages de naufragés, de survivants, aux yeux rougis de tant souffrir, d’avoir vu l’enfer , ces yeux fous couleur d’effroi, de haine et de désespoir.

Heureusement, l’été apparaîtrait peut-être ici mais, Dieu merci !, seulement à celles et ceux qui accepteraient de le mériter.. Les touristes de l’été verront une autre Bretagne en sillonnant leur route, construite à leur intention, celle du dessus de la baie, avec des panoramas, ne les boudons pas, grandioses. Mais c’est au fond de la baie, accessible seulement par petits bateaux et encore à la rame, qu’on la voyait, la nôtre, la vraie.

Quand on la méritait vraiment. La mer ! Sa mer ! Sa Bretagne !

« La mer, la mer, toujours recommencée » a écrit Paul Valéry dans son Cimetière Marin.

Mais pourtant , nous avertit Michel Le Bris, sur les côtes, « ce n’est pas tant la mer qui se retire, qu’un monde qui sort des abysses devant nous ». Combien de fois ai-je pensé quelque chose comme cela, ou plutôt ressenti, pressenti, sans jamais pouvoir formuler ce constat aussi

adroitement ? Car cette mer, toujours, toujours recommencée, c’est aussi peut-être l’enveloppe de nos villes englouties, de nos royaumes devinés, nos royaumes fortunés, dont nous entr’apercevons quelques éléments de croûte à marée un peu basse.

Cette mer, toujours cette mer, sur laquelle nous butons, cette mer qui nous attire, cette mer sur laquelle nous partons….Pourquoi partons-nous d’ailleurs ? Et si c’était pour voir ce que nous ne savons plus regarder ? S‘il y a un tel désir , c’est forcément parce qu’il y a de l’autre côté un tel manque, pas toujours reconnu, pas toujours conscient.

Michel Le Bris nous trimballe à son gré, du plus profond de notre océan à la grève, la plage où personne ne se baigne, mais où chacun cherche et trouve des trésors, des trésors uniques, Des trésors à sa portée.

Que dire de ces trésors des sables ?

La palourde (tapès pullastra), à éviter, au profit de la tapès decussatus, la royale

Les lançons, parfois sublimes,

Les coques, les praires, les bulots, les étrilles, les mactres, les moules, les crabes verts et les couteaux tant recherchés par les touristes.

On peut trouver aussi, à demi cachée, blottie sur une demi page, comme une confidence à l’ami lecteur, une recette, celle des bouquets, non pas cuits à l’eau (quel manque de respect !) mais sautés à la poêle, ou mieux encore au wok, avec un peu de beurre salé, cela va sans dire, un peu d’ail, de la vraie ciboule, deux ou trois lamelles de racines de gingembre et quelques (pas plus !) pincées de gros sel, à déguster séance tenante avec pain de campagne, beurre de chez nous et cidre frais.Mais c’était aussi, parfois le lieu de quelque combat farouche, lorsque tu tisonnais les zones

profondes et très sombres dans l’eau jusqu’au torse.Lorsqu’un congre t’attrapait la main et te mordait cruellement. Il fallait se mettre à plusieurs pour le sortir de sa cachette , les mains et les avant-bras en sang, et lui fracasser la tête contre les rochers.

Contre une pieuvre d’un mètre cinquante d’envergure c’était encore une autre aventure.

Et puis, le soir, au moment de la réflexion, se poser à soi-même la question :Comment accepter le rituel de la grande marée, si barbare soit-il et refuser l’autre rituel de la corrida au sud de la France ?

Car, au fond de tout cela, ces bretons de la Baie de Morlaix, que cherchent-ils encore pour braver gratuitement le froid, le vent, la pluie et les blessures de toutes sortes ? « Ils cherchent leur âme » écrit Michel le Bris.

Comme il la dorlotte sa bonne ville de Morlaix ! Comme il lui sait gré d’avoir su maintenir la paix et le négoce longtemps, longtemps, alors que tous les autres s’étripent en Languedoc, en Espagne, en Flandre. S’étripent, oui, s’occisent et se brûlent avec fureur. Généreuse ville qui a su dès 1305 assurer son autonomie »ville et faulx bourgs » par lettres patentes, s’exempter de toute redevance, taille, corvée, impôt ou service des armes.

Une ville paradisiaque ? Non, à cause de Troïlus du Mesgouez,pendant quelque temps, prétendu Marquis de la Roche. Tous les morlaisiens, encore aujourd’hui , vous en parleront,le mépris à la bouche. Il était amant de Catherine de Médicis, qui devra, « la vieille guenon », la « baragouinante éstrangère » nièce de « papes fornicans » apprendre à ses dépens le caractère breton.

Mais qu’en est-il du vrai et de la rêverie ?

Est-il vrai, comme on le dit, qu’après des fortunes très diverses, Troïlus sera appelé par Henri III à tenir la main de Catherine, agonisante ?

Morlaix a été longtemps une cité limitrophe entre l ‘Angleterre et l’Espagne ! (Si !)

Michel Le Bris y est revenu, presque pour de vrai, voilà quelque temps, sur les » faulx bourgs » De son enfance. Il a revu, ou plutôt réinventé tout son royaume d’antan. Disparus, effacés, tous ses repères, par la prolifération végétale. Et pourtant, en un instant, comme dans un décor de théâtre, il a tout revu…tout… et peut nous le raconter. C’est vrai, il y a même retrouvé son ballon, expédié là, voilà si longtemps, dans un tir

mémorable. Il était encore là et semblait l’attendre.

D’autres aventures aussi lui ont donné rendez vous, à lui et à d’autres Robinson.

Et pour finir une question : « Où habitez-vous ?

« Ici, nous habitons le vent. »

- « le vent ? »

- « Oui, ici tout : digues, haies et murets, tout s’organise en fonction de ses caprices »

« Un lieu ne serait que du vent », ou comme il l’écrit aussi, « une âme ».

« Rien que le bruit du vent dans la Baie de Morlaix » Toute la beauté du monde »

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