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Yves BRIEX
1 décembre 2018
Mémoire d'un ancien

Mémoire d'un ancien

Au moment où le pays se pose de légitimes questions sur son système de formation professionnelle, notamment à destination des demandeurs d’emploi, à la recherche d’un premier emploi ou relevant d’un licenciement économique, d’une perte d’emploi, au moment où l’AFPA en graves difficultés, lance son plan de refondation avec le soutien de l’Etat, il m’est apparu opportun de demander à un ancien, âgé aujourd’hui de 92 ans, de témoigner, en tant que mémoire vivante de notre maison mère, sur le sens de son engagement dans une association nationale, pas comme les autres, au service de l’emploi et de la formation professionnelle d’un pays. Louis ROULY, m’a accueilli en 1981 en Languedoc Roussillon, lors de la création des premières Agences Régionales AFPA.

Yves BRIEX, Président

C'est avec émotion et incompréhension que j'ai appris que l'A.F.P.A. était en très grande difficulté et que son avenir était incertain.

J'ai 92 ans, à cet âge, on ne peut que revivre son passé !

Trente ans de ma vie professionnelle ont été consacrés à l'A.F.P.A.

Je me souviens.

C'était le 1er janvier 1956. Je venais d'être affecté au Centre A.F.P.A. de Laon dans l'Aisne. Il faisait très froid.

La fin des hostilités avec l'Allemagne, bien qu'elle fût signée en 1944, ne vit revenir en France, les prisonniers de guerre, les déportés des camps et ceux du S.T.O. qu'en 1946.

Ce fut le cas de mon frère.

La France était exsangue. On avait tant couru, pendant 5 ans, après un morceau de pain et une pomme de terre, que le retour des nôtres, se fit dans la joie et l'allégresse.

Mais, il fallait relever le pays. On ne peut imaginer, aujourd'hui, les dégâts qu'avait subis la France, durant ces terribles années.

Il fallait reconstruire, mais on manquait de bras, de main d'œuvre qualifiée.

Devant l'urgence, l'Etat décida de réactiver cet embryon de formation professionnelle, qui existait, déjà, avant guerre et de l'étoffer.

C'est dans cette euphorie et précipitation, que l'Etat créa l'A.N.I.F.R.M.O., mère fondatrice de l'A.F.P.A.

C'est donc, dix ans après la fin de la guerre, que je suis nommé à Laon.

La souffrance était encore là, les stigmates de la guerre étaient dans cette région encore visibles. La gare de Laon n'était pas encore reconstruite et on ne trouvait pas à se loger.

Faute de chambre à louer, ni à l'hôtel, ni chez des particuliers, j'ai dû coucher durant plusieurs jours au Centre, dans une salle de cours !

Je retirais mon lit le matin, et me lavais dans un réduit à un robinet d'eau froide. Et l'hiver, cette année là était particulièrement rude.

Pourquoi raconter cela ?

Ça n'a rien à voir avec l'A.F.P.A. ???

Et bien, si !!!

Car devant l'urgence de la reconstruction, l'Etat dut trouver des lieux d'implantation libres et disponibles, et il n'eut pas beaucoup de choix, des usines désaffectées, des camps militaires abandonnés, des casernes, etc… lieux, toujours vétustes et inconfortables.

Laon était pourvu de baraquements en bois en mauvais état apparent, ayant servis, jadis, à l'armée et inoccupés, l'Etat en prit possession.

Et cette France qui avait souffert, martyrisée mit toute sa volonté, son énergie et son courage pour redresser le pays et accepta de se former dans des lieux d'accueil où le confort était plus que sommaire.

Les hébergements étaient situés dans ces baraquements, sans aucune isolation. Un poêle à la Dubout, essayait avec peine de dispenser une faible chaleur à ces malheureux stagiaires, grelottant l'hiver, étouffant de chaleur l'été.

Pas de restaurant, les repas étaient livrés par le Foyer des Jeunes Travailleurs de la ville. C'était loin…

On mangeait froid et sous la pluie, car le toit du baraquement cantine avait des faiblesses.

Je mangeais sous mon parapluie et à Laon il pleuvait… trop souvent.

Et pourtant, malgré cet inconfort le Centre avec ses 12 sections bâtiment, ne vit, ni les stagiaires, ni le personnel manifester la moindre récrimination et n'enregistra la moindre défection, dues à ces situations difficiles.

Peu à peu, d'ailleurs, avec les moyens du bord, nous fîmes en sorte d'améliorer nos conditions de vie.

Le personnel avait la foi !

J'ai vu les moniteurs qui logeaient, eux aussi, au Centre, dans des conditions difficiles, à six dans une même chambre, veiller le soir, très tard et travailler, souvent, le samedi, pour préparer leur cours, sous une faible lumière, une couverture sur les genoux.

Issus de la profession, ils connaissaient les étapes à franchir pour accéder à la connaissance.

Les années passèrent…

Peu à peu, l'A.F.P.A. tissa sa toile d'araignée et l'implantation des Centres se fit progressivement dans tout l'hexagone.

En 1957, je fus muté au Centre de Verdun. Une caserne… Petit Centre, mais un travail intéressant et harassant !!!

Je revins quelques années à Laon et connu ensuite, Romilly sur Seine… Six mois, le temps de terminer la mise en service d'un internat, nouvellement construit. On commençait à bâtir.

Puis ce fut Nîmes en Juin 1964. Je revenais dans ma région.

Le Centre de Nîmes déménagé de son lieu initial, trouva, route de Beaucaire un emplacement idéal.

Finies les installations sommaires, dans des lieux inadaptés, du neuf fonctionnel. Par mesure d'économie, les ateliers furent construits par les sections du Centre.

Je suis dans ma région, je suis satisfait.

Jusque là, notre mission était de préparer, en six mois, des adultes à une qualification professionnelle, adultes sortant de l'appareil scolaire sans qualification, chômeurs ou adultes désirant changer de profession.

C'était notre seule mission.

Or à la suite d'événements imprévisibles, l'Etat va demander à l'A.F.P.A. d'intervenir pour des actions ponctuelles.

La guerre d'Algérie et son issue finale voit arriver en France près de 1 500 000 rapatriés. L'Etat pense qu'il faut préparer ceux qui le voudront à suivre des stages spécifiques préparatoires à la formation. On crée les I.F.P. (Information à la Formation Professionnelle).

Nîmes en est bénéficiaire. L'expérience étant concluante, sera renouvelée maintes fois.

La construction des centrales atomiques notamment, celle de Marcoule, demande du personnel de soudage, hautement qualifié.

En toute hâte, nous créons des sections de soudage qui fonctionneront en double équipe. Tous les six mois, nous formerons 64 stagiaires qui trouveront, aussitôt, un emploi.

Nos rapports avec la centrale de Marcoule sont fréquents et cordiaux.

Les jeunes sortant à 16 ans du secteur scolaire, sans qualification et sans diplôme, font réagir l'Etat qui donne mission à l'A.F.P.A. le soin de les orienter.

Ce seront les Préformations des Jeunes Travailleurs, les P.J.T.

Un encadrement spécifique, un instituteur dégagé de l'Education Nationale, deux enseignants professionnels, un moniteur d'Education Physique est mis en place. Le cursus suivi par un psychologue A.F.P.A.

On n'a jamais vu l'instituteur !!! On fit sans !!!

Une décision de l'Etat permet à des secteurs d'activités de prendre dans leurs structures des jeunes pour les conditionner à l'emploi.

L'A.F.P.A. est chargée de les rémunérer. Les Centres sont mis à contribution. Tous les mois, nous avons dû régler les prestations de 1 500 stagiaires disséminés.

J'ai vu mon personnel comptable à genoux dans les bureaux, triant les feuilles de présence adressées par les entreprises.

Je m'y suis mis aussi, ainsi que mes adjoints et même le Directeur du Travail de la Main d'œuvre du Gard.

Nous entretenions des rapports très étroits et amicaux avec la D.D.T. et l'ANPE pour laquelle nous avions trouvé des locaux et construit une salle polyvalente.

Ganges, petite ville de l'Hérault, pôle d'industrie textile, souffrait d'un manque de main d'œuvre qualifiée.

En quelques semaines, en liaison avec la Municipalité, nous avons mis en place une section qualifiante.

L'usine métallurgique de St-Chély d'Apcher dut se reconvertir. Nous créons à l'intérieur de l'usine, quatre sections, soudage et plomberie, dont nous assurons la mise en service et le fonctionnement, à la satisfaction générale.

La fermeture des houillères du bassin des Cévennes obligea l'Etat à mettre, rapidement, en place un dispositif de reclassement des mineurs.

Avec l'aide de la Municipalité de la Grand'Combe, nous installerons 12 sections.

La Municipalité nous cédant une école primaire inoccupée et prenant à sa charge la construction d'un internat de 150 lits avec restaurant et foyer.

Les houillères nous céderont leur Centre d'apprentissage où nous installerons des sections de soudage, d'ajustage mécanique et une unité de rattrapage scolaire, en vue de préparer certains à des concours administratifs.

La création du Centre et de ses annexes fut très rapide. La décision prise en mai 1972 vit son inauguration la même année en août.

Cette rapidité est due à l'intervention du F.N.E. (Fonds National pour l'Emploi). Nos interventions auprès des Municipalités diverses, constructions d'abri bus, rénovation de locaux, aide aux organismes sociaux, associations sportives, sont fréquentes et appréciées.

Enfin la loi de 1971, portant obligation à la formation continue du personnel, fut un nouvel objectif.

Nous avons été parmi les premiers à envoyer un de nos enseignants, un soudeur, dans une entreprise.

Voilà un résumé succinct de ce que furent mes trente années d'A.F.P.A.

J'ai vécu de l'intérieur cette activité croissante, ce développement de nos formations et de nos structures et je reporte toute ma sympathie pour le personnel qui a fait vivre, avec intensité, cette maison.

Je dois associer les "psychos" qui ont fait un travail remarquable et de qualité pour orienter les candidats vers des stages de leur compétence.

Je pourrais écrire un livre sur mon parcours A.F.P.A. et démontrer combien les relations entre les D.D.T., l'ANPE, les professionnels et l'A.F.P.A ont été profitables pour le placement de nos stagiaires.

Aujourd'hui, j'en ai été témoin, un chômeur ne peut suivre une formation de son choix, si cette formation n'est pas assurée dans la région de sa résidence, et encore, il y a des conditions, alors que jadis avec ses structures restaurant et hébergement, on pouvait accueillir tout candidat résidant en France.

C'est un recul évident.

J'ai lu que les internats n'assuraient plus que 40 % de leur capacité. Rien d'étonnant en fermant la porte aux candidats qui ne résident pas dans la région.

Les confier à d'autres organismes ? Qui les fréquentera ?

J'aimerais croire, aussi, que 16 stagiaires formés dans la même région, dans le contexte actuel, à leur sortie, puissent trouver un emploi…

Avec l'A.F.P.A., l'Etat a une véritable machine de guerre de formation professionnelle qu'il met sous cloche.

Je voulais, ainsi exprimer ce que je ressens et témoigner de ma désapprobation.

Si c'est l'Europe qui l'exige… Alors,… si c'est l'Europe…

Je le déplore.

Louis Rouly

Ancien Directeur du Centre AFPA de Nîmes

Documents
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